Surfaces et mesures

Du 27 juillet au 21 septembre 2014

Une surface, du latin superficies, désigne la partie apparente d’un corps, puis une couche peu profonde. En physique, la surface propre d’un objet désigne sa limite, sa frontière avec le reste de l’univers, tandis que la surface de contact entre deux objets ou, plus généralement, deux milieux différents, désigne la frontière commune à ces deux objets ou milieux. En géographie, la surface terrestre est une couche géologique. Par extension, elle peut aussi désigner sa partie superficielle : le sol.

Une mesure, désigne un étalon, une grandeur prise comme terme de comparaison pour évaluer la durée, l’étendue, la quantité, le poids… En physique, une « mesure » est la détermination d’une grandeur particulière, la quantification d’une donnée, grâce à un étalon ou une unité. En musique, la mesure est une unité temporelle, constituée d’un cycle de plusieurs temps d’égale durée.

Pour cet accrochage d’été, La Tannerie vous propose un voyage « démesuré ».

Si la mesure est un outil commun qui, par convention, permet de quantifier les choses et le monde, les artistes qui s’en emparent ici interrogent cet ensemble de conventions et d’unités. Leurs œuvres oscillent entre singularité et déclinaisons, résonances et résistances, entre emprunts et redéfinitions. Elles s’appuient sur la notion même de mesure, pour la reformuler. Entre corps et espace, dans des intervalles de temps choisis, par mises en oeuvre particulières de la matière ou simples échantillonnages, les artistes nous donnent à voir des pièces conceptuelles et sensibles. Les différentes surfaces qu’elles proposent déclinent ainsi les notions de mesure, de référence d’étalon, de limite, de contact… un ensemble qui qualifie la définition même de cette « partie apparente d’un corps ».

A l’origine de la mesure, il y a ce besoin de l’échange, du partage, du dénominateur commun, ce besoin universel de pouvoir nommer et quantifier les éléments de notre environnement : les objets, mais aussi les espaces, le temps… Pour introduire cette exposition, il nous a semblé utile de revenir aux sources, direction donc l’Observatoire de Paris. Les documents exceptionnels que nous avons consultés proposent eux aussi des voyages magnifiques, à la frontière entre la science de la mesure et l’art de sa représentation. Nous en restituons quelques-uns dans le livret et dans l’exposition, proposés comme des clefs de lecture offertes aux regards, de contrepoints qui aideront à bien mesurer la singularité et la force des travaux présentés à La Tannerie cet été. Un peu de la mesure terrestre avec les travaux de Jacques Cassini (qui ont servi à déterminer la méridienne de France), un peu de la mesure du ciel avec ce premier cliché des Pléiades de 1906, et la vitesse de la lumière même avec ce tir laser entre l’Observatoire de Paris et Montmartre réalisé en 2005.

Pour interroger cette série de conventions, il est impératif pour les artistes, à l’instar de Bauduin dont l’oeuvre entière est consacrée à cette tâche (se priver de la lecture érudite des titres de ses œuvres serait bien regrettable), de « dé-poser » la mesure et les outils que notre histoire a inventé. Chez Evariste Richer aussi, le mètre vierge vient comme une respiration. Si dans ses œuvres il emprunte à la science et aux protocoles de mesures et de représentations, c’est pour interroger notre monde et ses représentations codées, la mécanique de l’univers et ses phénomènes naturels inexpliqués. Chez Claude Courtecuisse encore, l’axonométrie comme système de représentation en « vraie grandeur » ne donne pas une lecture plus claire ou plus transparente du sujet, elle contribue au contraire à l’expression de sa complexité, et de sa polysémie. L’hommage au porte bouteille de Duchamp ou la remédiation de la figure de la mélancolie de Durer explorent notamment le potentiel du déplacement de la mesure.

Si toutes les œuvres présentées ici ont en commun d’emprunter ou de convoquer la mesure, elles échappent pourtant à toutes appréciations finies. Les surfaces qu’elles proposent ne se contentent pas de quantifier, elles sont ouvertes. Leurs matérialités ouvrent et augmentent la perception de notre réalité. Dans une société qui valorise tout par comptages frénétiques (le temps, l’argent, les points les « amis » même…), merci aux artistes présents ici, de nous livrer la pensée, le tangible, l’incommensurable, comme une forme de résistance, une nécessité absolue de l’oeuvre.

Quand on aime, on ne compte pas…

Erwan Le Bourdonnec / La Tannerie, juin 2014.