Table à desseins

Du 28 juillet au 15 septembre 2013

Pour ce deuxième été à La Tannerie. Nous avons d’abord pensé, le plus simplement possible, comment partager avec vous notre admiration pour ces dessins rarement vus, jamais exposés, issus de carnets ou de simples feuilles, à l’origine de pratiques singulières et de projets exigeants. Nous avons donc imaginé que le fait de pouvoir présenter ces dessins à plat sur une grande table, dans la situation où ils ont étés produits, aiderait à partager cette intimité contenue.

Nous avons invité Mesdames et Messieurs Albert, Azard, Bonnefille, Clément, Courtecuisse, De Beauffort, Di Sciullo, Guiraud, Larrieu, Le Bourdonnec, Mas, Seigneur, Seminelli, Solano et Tartinville, tous reconnus pour la qualité de leur travail, au-delà de leurs pratiques respectives. Après 13 rencontres, 15 présentations, 42 rendez-vous, 187 courriels, 212 coups de fils, 1 diner mémorable à la galerie Elzévir à Paris, et 3 autres à Montreuil, nous sommes très émus de vous présenter une part de l’intimité créative de Jean- Max, Reza, Pierre, Gilles, Claude, Amélie, Pierre, Christophe, Daniel, Erwan, Franck, François, Pietro, Ivan, et Françoise…

Nous tenons à tous les remercier chaleureusement pour leur confiance, pour leur temps et la qualité de leur écoute. Quel privilège pour nous et quels émerveillements, de voir s’ouvrir les tiroirs en métal avec quelques feuillets délicatement posés à plats, de pouvoir manipuler ce carnet glissé entre deux livres ou encore cet autre, au bout de l’étagère, de feuilleter les planches dans ce grand carton et de dérouler les plans dans ce tube appuyé entre la table et le mur. Souvent nous avons eu l’impression que ces traces graphiques, pour la plupart mêlées à des écrits, attendaient silencieusement d’être redécouvertes.

Finalement si Table à desseins est d’abord une exposition collective construite autour de différentes pratiques du dessin, ce qui vous est donné à voir ici, ce sont les premières traces, intuitives et autonomes, de projets qui se déploient ensuite dans le temps. Nous vous proposons donc de la matière brute, de véritables petites pépites de pensées dans l’espace, à l’origine de démarches singulières de scénographie, d’objet, de musique, d’architecture, de chorégraphie, de paysage, de graphisme, de peinture ou d’installation…

Un espace isolé est réservé, à la manière d’un cabinet de curiosités, à la présentation des projets réalisés à partir de ces quelques dessins. Les objets présentés renvoient à la Table à desseins. Par des lettres, des maquettes, des photos, des livres, des partitions, des diapositives ou encore des peintures, on vous montre aussi la partie plus visible des projets.

A La Tannerie cet été, présenté à plat sur une grande table, intime et accessible, le dessin est dessein.

Erwan Le Bourdonnec

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Ce que nous percevons du monde est l’instant d’une mutation perpétuelle. Quand tout n’est que changement et transformation qu’en est-il de l’abouti, de l’achevé et de l’accompli ? Comment conjuguer ce qui perdure avec l’instant. Cette question relève sans doute de la mémoire et de l’importance que nous lui accordons.

Pour sa seconde saison La Tannerie présente une série de dessins qui pour la plupart n’ont jamais été présentés au public. Architectes, chorégraphes, scénographes, metteurs en scène, compositeurs, graphistes, maitres d’art, plasticiens et designers ont accepté de dévoiler leur processus de créations. Si l’espace est leur lieu d’expression commune, chacun d’eux fixe ses intuitions, selon des procédés qui lui sont propres, pour composer la matière de ses recherches. Des signes, des traces dont ils ignorent parfois encore le sens, la portée, l’importance ou la valeur, mais qui constituent déjà un fil énigmatique dont ils chercheraient à démêler le secret.

L’artiste est celui qui génère un langage dont il doute parfois de la grammaire. Il est simultanément le papyrus et la pierre de rosette, le champ et le geste du semeur. Il s’étonne parfois de ce que sa main a tracé. La ligne dont il perçoit pour la première fois les contours n’est que le tâtonnement de ce que son imagination a vécu. Mais elle atteste d’abord de la force qui l’a fait apparaître. Les traces de graphite, celles laissées par l’évaporation de l’encre ou de la gouache, sont sans doute autant de nécessités que des réflexes. Pavlov pourrait en témoigner, lui qui connaît les détours que la mémoire emprunte pour être spontanément revivifiée.

Mais saisir un instant, le bruissement d’une idée, la vibration ténue d’une lointaine rumeur, s’en faire le témoin en la prolongeant par la courbe, c’est la circonscrire, lui donner surface et périmètre : c’est la localiser. Non la traduire. Aucune expression, aucun mot n’est suffisamment précis pour en restituer toute la puissance et la véracité. Dire ou énoncer c’est connaître la perte de l’interprétation en en mesurant l’abîme. A l’inverse le signe dessiné évoque, plus qu’il ne définit, il fait sens parce qu’il n’est que la vérité d’un mystère qui ne se dévoile pas. Les grandes évidences ne se démontrent pas, elles font preuves.

Le carnet de croquis, le morceau de feuille deviennent alors un lieu où la sensation se fait mémoire, ils la topographie. La pensée s’ancre au papier comme un petit caillou blanc semé au fil de l’errance pour flécher le chemin qui la ranimera. Le dessin est une mémoire et un espace et la porte qui y mène.

Objet et signe, il se pare des ornements de la pulsion : tâches, ratures, glissements, gribouillis, éclaboussures, coulures et autres hasards (des gestes premiers avant qu’ils ne soient guidés par le jugement). C’est à la machette du pinceau, à la boue d’une huile, à la poussière d’un pigment qu’ils peignent les vérités qu’ils ont traversées. Autant de paysages dont ils sont l’horizon.

Chaque dessin est un souvenir et une préfiguration. Il est ce seuil au-delà duquel le protolangage devient syntaxe, grammaire puis style et signature. Comme si la toute première empreinte fixée sur un brouillon annonçait déjà celle que l’angle des toiles, que la couverture des programmes ou des monographies, reconnaissent comme estampille et point final. Ces documents inventent leur propre mode de représentation, mais leur nature appelle moins l’œil que la pensée. S’ils sont d’abord des instruments, ces fragments d’études laissent pourtant échapper des accords que la rétine reconnaît. Le hasard et la nécessité tracent parfois des évidences que la maîtrise ignore. C’est donc à l’art de la fugue que nous vous convions.

Ces morceaux choisis parmi les méandres de la réflexion sont les séquences d’une chronologie à inventer. Les témoins d’un flux dont ils sont la gestation. Par définition ces fragments sont dissimulés, ils sont le processus caché qui mène au grand dévoilement final, à l’oeuvre achevée.

C’est donc posé sur la table de travail, dans l’atelier de la pensée qui se construit, que ces dessins sont présentés. L’oeuvre suspendue au mur a la frontalité du spectacle, elle s’offre au regard avec l’éclat de la mise en scène et de l’apparat. Le croquis, quant à lui, doit rester couché sur son pupitre. Il est à l’observateur ce que la fourmilière est à l’entomologiste : un monde minuscule et gigantesque, sujet de toutes les attentions, de tous les doutes, de toutes les théories. Il ne se donne pas directement à voir, il s’entrouvre à qui sait l’apprécier, à qui sait redonner au temps les vertus contemplatives de l’émerveillement.

Approchez-vous, écoutez-les, ils sont le tout et une partie du tout, les cellules autonomes d’un organisme qui les abrite, les particules élémentaires d’une vaste constellation.

Franck Mas