Chambre d’amis

Du 28 juillet au 16 septembre 2012

A La Tannerie, dans l’exposition nommée Chambres d’amis, six artistes présentent des oeuvres inédites.

La règle du jeu est que trois artistes invités en invitent trois autres à leur tour. Ces derniers « résident » en tant qu’invités, dans une forme de chambre. Trois installations, trois chambres d’amis pensées pour cette exposition proposent une relation singulière à cet espace particulier qu’est la chambre.

De façon parallèle et corollaire les installations relèvent intrinsèquement de la « philia », (le sens de l’amitié en Art). Enfin au cœur de ce « concetto » de chambres, pointent une définition et les fondements même de l’Art.

Chambres

En 1986, Jan Hoet directeur du Museum van Hedendaagse Kunst de Gand et curateur de la grande exposition Chambres d’amis faisait le choix de présenter 52 artistes internationaux dans 58 maisons privées, en dehors des murs du musée, faisant sortir l’art de ses lieux institutionnels pour l’étendre à des lieux moins normatifs et moins consacrés. Nous avions là une proposition artistique duchampienne forte, mais dans une inversion radicale ; un nouveau nominalisme de l’art, un nouvel acte de baptême où les frontières entre l’espace public et l’espace privé s’étirent jusqu’à la porosité.

Ce qui se joue à La Tannerie quelques années plus tard est tout aussi duchampien, mais sur un autre plan. Ces « camera », ont la fécondité active des machines célibataires. Elles impliquent radicalement le spectateur afin de l’éclairer sur les sens des œuvres. L’exposition interroge la notion d’engendrement en Art, et cela à travers différents statuts contenus dans ces chambres d’amis.

Amis qui participent de l’intimité de l’hôte mais qui ne rentrent pas dans l’espace de l’intimité conjugale. Dans quelle partie de la structure architecturale conviendrait-il d’installer l’ami ? Quel pourrait bien être aussi le statut de cet invité ami ? Nous savons que de nombreux mécènes logeaient des artistes, ce que nous appellerions aujourd’hui des artistes en résidence.

Ces différentes chambres, dans leurs formes spécifiques et leurs enjeux artistiquement individués, par couple de même nature (féminin / féminin, masculin /masculin), défaussent les normes historiques de la chambre et de leurs représentations par vues classiques.

Amitiés

Les installations déclinent aussi des rapports ténus avec la « philia », cœur de la relation entre amis que la tradition nomme l’Amitié. Pour Epicure, de toutes les choses que la sagesse nous procure pour vivre heureux, « il n’y a rien de supérieur, de plus fécond, de plus agréable que l’amitié. »

Marie Compagnon invite Valérie de Calignon.

Elise Fouin invite Gaëlle Chotard.

Emmanuel Lesgourgues invite Erwan Le Bourdonnec.

Ces binômes proposent un dialogue par couple et prennent la forme individuée. Chaque couple forme ainsi une œuvre et au-delà, un dialogue inter-œuvres émerge. Cette « méta-œuvre » au final, propose des rapports artistiques plus denses et plus complexes, malgré une immédiateté de lecture formelle -en apparence- des œuvres.

Fondements

L’Art est en quelque sorte ici un processus d’engendrement d’êtres de fiction. La matrice exposée, manifestée d’une façon métaphorique à travers ces trois chambres d’amis, pose les fondements intemporels des œuvres. L’installation des chambres fait aussi écho à de grandes traditions mythologiques, plus précisément l’engendrement d’Horus dans la riche mythologie de l’Egypte Ancienne. Enfin un grand nom de notre modernité du XXème siècle, fut habité par ces interrogations sur l’ontologie de l’Art, notre grand transformateur Marcel Duchamp. Son oeuvre « Le Grand Verre » ou « Camera lucida », historiquement, nous avait déjà donné un aperçu de ses interrogations. A travers la « Parete di vetro » d’un volume fictif, il installait une autre chambre, une couveuse pour un autre invité à venir qu’est l’Art lui-même. Magnifique machine célibataire reproductrice en exercice, pour un nouveau prodige : notre « Modernité ».

Jean-Claude Thévenin